01 - Pomme

Altera était dos au mur, ou plus précisément dos au tronc. Son adversaire, Miss Genealia avait pris le dessus depuis les premières secondes. Les deux super-héroïnes se regardaient dans les yeux. Pas de grands discours, pas de distraction: trop concentrées à se battre.

Le combat avait débuté quelques minutes plus tôt. Au détour d’une allée de Hyde Park, Miss Genealia mettait la dernière touche à son dispositif maléfique qui lui permettrait de prendre le contrôle mental de chaque personne dans un rayon de plusieurs kilomètres, Buckingham Palace compris. Altera l’avait aperçue par hasard en patrouillant et après avoir prévenu discrètement la police, avait profité d’un moment d’inattention pour bondir sur son adversaire, sauf que celle-ci l’avait instantanément mise au sol, d’une simple prise.

Miss Genealia savait invoquer l’âme de ses ancêtres. Derrière le masque, elle s’appelait Ginny. Elle passait des heures dans les archives et les bibliothèques, à trouver la trace ici d’un grand-père artificier, là d’une arrière-arrière-grand-mère suffragette rodée au ju-jitsu. Lorsque le combat les avait amenées devant un grand pommier, elle avait appelé l’un de ses glorieux ascendants, charmeur de serpents se son état. Instantanément, un gigantesque boa avait agrippé Altera l’attachant à l’arbre, serrant de plus en plus fort.

Altera, quant à elle, savait que chaque combat était un nouveau défi. Un jeu dont les règles changeaient sans cesse. Son super-pouvoir était d’imiter précisément le super-pouvoir de son adversaire. C’est ainsi qu’elle pouvait alternativement voler, lancer du feu ou des lasers avec ses yeux selon les combats. Puisqu’elle devait sans cesse apprendre à maîtriser de nouveaux pouvoirs, on aurait pu croire que les affrontements seraient souvent déséquilibrés, mais en réalité, ses impressionnantes capacités d’adaptation lui permettaient souvent de prendre le dessus.

Mais aujourd’hui, c’était plus compliqué. Des ancêtres à invoquer, celle qui s’appelait en réalité Amelia n’en avait pas beaucoup. De son ascendance, elle ne connaissait que sa mère, comptable, sa grand-mère, femme au foyer et son grand-père, représentant de commerce. Rien qui n’allait lui permettre de prendre le dessus. Elle commençait à suffoquer, son visage prenant une teinte bleutée.

Elle comprit alors qu’elle n’avait qu’une seule chance, un seul malentendu qui pourrait la sauver. Elle ferma les yeux, se concentra, entendit un premier bruit, violent, suivi d’un second plus doux, celui de Miss Genealia qui tombait assommée. Soudain, l’air revint dans ses poumons. Le serpent s’était volatilisé. Elle reprit ses esprits. Deux policiers étaient en train de menotter la criminelle. Altera, ou plutôt Amelia Newton, prit la pomme sur le sol à ses pieds et s’éloigna en la croquant. Elle n’aurait jamais imaginé descendre réellement d’Isaac Newton.