08 - Fétide
Cachée dans les toilettes, Hyacinthe vomissait son déjeuner en maudissant ses choix de vie. Plus que quelques jours à tirer et elle pourrait mettre tout cela derrière elle. Elle s’essuya la bouche dans le lavabo, réajusta son col, et sortit. Les losanges bruns stridents gluants fétides étaient partout autour d’elle, mais tous l’ignoraient. Elle avait l’apparence exacte qui faisait que personne ne ferait attention à elle: grande musclée, un costard noir et blanc impeccable, une cravate noire, des lunettes de soleil, et ce petit fil d’écouteur torsadé si caractéristique. Elle était garde du corps. Reprenant position à proximité de sa cliente, elle se concentra.
Hyacinthe était atteinte d’une rare, très rare forme de synesthésie émotionnelle multisensorielle. La majorité des gens sont capables, dans une certaine mesure, d’identifier les émotions de leurs congénères. Cela prend usuellement la forme d’une information que le cerveau porte à la conscience. On voit quelqu’un et on sait qu’il est énervé. Quand Hyacinthe percevait une émotion, cela s’exprimait par combinaison de forme, de couleur, de timbre, de texture et d’odeur. Une personne énervée serait souvent triangulaire, rouge, un son rappelant une guitare saturée, une texture piquante et une odeur relevée. Enfin ça, c’est si elle était vraiment, vraiment furieuse. Toute combinaison d’émotion créerait un mélange hétéroclite qu’Hyacinthe était passée maîtresse dans l’art d’identifier.
Ici, au QG du Renouveau Patriotique, un parti fasciste qui avait le vent en poupe, sa cliente annonçait ce soir sa candidature. Hyacinthe, comme à chaque fois qu’elle se tenait au milieu d’une telle foule et si près de sa cliente, devait lutter intérieurement contre un haut-le-cœur. Elle avait beau avoir l’estomac parfaitement vide à présent, ces choses-là ne se contrôlent pas. La suffisance était une forme désagréable, le cynisme une texture malaisante, l’orgueil une couleur disgracieuse, mais le pire, c’était la haine. La haine puait.
Hyacinthe ne s’imposait pas tout ça sans raison. Ce n’était évidemment pas pour protéger sa cliente, Hyacinthe aurait été la première à se réjouir si quelque chose devait lui arriver, mais elle avait besoin de passer du temps auprès de la dirigeante du parti afin de mettre son plan à exécution. Pas de violence physique, c’était contre ses valeurs. Elle protégeait les gens de la violence, ce n’était pas pour en être elle-même à l’origine.
Mais depuis toutes ces années, elle avait appris à faire ressentir aux autres ce qu’elle-même ressentait. Au début, ils ne s’en rendaient pas compte, mais après quelques semaines à proximité physique, une fois leur cerveau habitué, ils ne pourraient plus jamais s’en débarrasser. Cela faisait déjà plusieurs jours que sa cliente se plaignait régulièrement d’une odeur nauséabonde sans comprendre d’où cela venait. Elle multipliait les couches de parfum, prenait six douches dans la journée, mais la puanteur était tenace. Hyacinthe tenait bon. Plus que quelques jours à tirer, tout au plus.
Coulisses
Toute ressemblance…
J’aimais bien l’idée de synesthésie émotionnelle multisensorielle. J’ai appris que la synesthésie émotionnelle existe réellement. Cet article du Monde contient la phrase “Il éprouve une sorte d’extase, décrite comme « orgasmique », à l’écoute de la musique des films de James Bond lorsqu’elle est jouée dans un registre aigu par des instruments à cuivre”. Que voulez-vous qu’il reste à écrire quand la réalité a déjà tout inventé ?