05 - Sémaque

Au petit matin, Everdina manœuvrait seule le grand sémaque, le reste de l’équipage finissant leur courte nuit. En suivant la côte, elles atteindraient dans quelques heures la ville de Holwerd. Voilà plusieurs mois qu’Emma, Elizabeth et Everdina avaient embarqué sur le navire, et qu’elles voyageaient de port en port. Everdina commençait à se faire à sa nouvelle vie. Après tant d’années d’errance, enfin, elle savait, très précisément, où elle allait.

C’était une particularité de ce monde. Le destin y présidait comme partout ailleurs, mais ici, il avait besoin d’un instrument, en la présence de trois femmes, qui chacune étaient responsables du passage du temps. Une pour le passé, une pour le présent, et une en charge du futur. Jadis, les Moires qui filaient le temps avaient tenu ce rôle. Puis, elles avaient passé la main à des mortelles qui, depuis lors, se transmettaient la charge. Certaines avaient été des archères. D’autres des agricultrices. Puis des maçonnes. À chaque génération son analogie.

Everdina et ses sœeurs étaient donc des marines. Elle-même était l’avenir. Elle était les promesses. Elle était la mort. Elle était celle qui tendait le foc attaché à la proue du sémaque, celle qui choisissait le plan de route, qui savait où elles seraient attendues le lendemain. Et en l’occurrence, celle qui se levait tôt pour préparer leur arrivée prochaine à Holwerd.

Une fois dans la ville, les trois sœurs arrimeraient le bateau sur le petit port et installeraient trois petites tentes. Chacune à sa façon, elles aideraient les villageois qui viennent. Everdina, aujourd’hui, allait faire rire et faire pleurer. Elle allait rassurer et, parfois, forcer le destin.

Elle n’avait pas réellement le choix de ce qu’elle dirait, au sens où la réalité était attachée à ses mots, autant que ses mots l’étaient à la réalité. Quoiqu’elle dise s’accomplirait. Elle ne pouvait pas faire vivre qui devait mourir, faire gagner qui devait perdre. Ces choses, tels des récifs, étaient saillants à la surface de la destinée. Mais elle savait naviguer habilement autour, et, avec un peu d’inspiration, pouvait finalement choisir librement son itinéraire. Elle pouvait trouver une route qui rendait la vie meilleure. La destinée demandait qu’untel se blesse en tombant de son toit. Peut-être que le futur était imprécis sur la portée de la blessure, elle pouvait alors de ses mots la rendre légère. Ainsi, elle devait peser chaque terme, manier les sous-entendus, choisir ce qu’elle omettrait.

Alors que les premiers rayons de soleil perçaient l’horizon an loin, sur la terre ferme, Everdina sourit en préparant mentalement sa journée.

Coulisses

Une liberté artistique sur la traduction: Un “smack” en anglais est bien un bateau de pêche, un sémaque aussi, et la traduction de sémaque, au sens du bateau des Pays-Bas, serait un “Dutch smack”. Un “smack” sans préciser “Dutch” serait un type de navire différent. Évidemment, “smack” a d’autres traductions, mais je trouvais celle-là plus inattendue.

Du mal à trouver une chute inattendue, mais je m’autorise aussi à juste exposer des idées que j’aime bien. J’aimais bien l’analogie de la prophétie et de la navigation.

Dans l’ordre j’ai eu sémaque -> nécessite un équipage d’au moins 3 personnes -> les moires et j’ai déroulé.

Un sémaque des Pays-Bas, c’est très situé dans le temps et de facto dans l’espace. J’ai essayé de ne pas trop ancrer l’histoire à l’époque où les sémaques circulaient, mais les 3 prénoms sont cohérents avec le lieu et l’époque.